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Abattre les murs de l'hôpital 1.0 avec la e-santé

Pionnier de l'Internet en France, fondateur de L'Atelier BNP Paribas, Jean-Michel Billaut porte un regard acéré et engagé sur les enjeux de la e-santé

Le Hub : En quoi la e-santé est-elle en train de transformer notre système de soins centré sur l'hôpital ? 

Jean-Michel Billaut : Il y aurait beaucoup de choses à dire, tellement ce secteur “explose” dans tous les sens. Chaque jour de nouvelles applications basées sur les technologies numériques font progresser la médecine. Nouvelles méthodes d'examen et de diagnostic, traitements de plus en plus efficaces, meilleure information des patients... Parallèlement, on assiste au développement de la télémédecine. Ce qui apporte du confort de vie aux patients, désengorge les hôpitaux et réduit les coûts du système de soins. C'est déjà beaucoup, et pourtant ce ne sont que les vagues annonciatrices d'un tsunami. Comme je l'explique sur mon blog, l'objectif à terme de la e-santé n'est pas de vous guérir, mais d'éviter que vous tombiez malade. Et donc de ne plus avoir à vous soigner. Aujourd'hui il s'agit encore une vue de l'esprit, mais ce ne le sera plus dans 15 ans.

Le Hub : C'est ce qu'on appelle la médecine “prédictive” ?

J.-M. B : On devrait parler plutôt de “santé prédictive”, puisque le but est de garder l'être humain en bon santé – au lieu de tenter de le “réparer” après coup comme le fait la médecine curative depuis Hippocrate. On est dans une approche à la fois préventive, personnalisée et participative, totalement différente de celle développée jusqu'ici par nos systèmes de santé hospitalo-centrés. 

Le Hub : Vous dites que la e-santé repose sur l'alliance du séquençage génétique, de l'Internet des objets de santé, du Big Data et de l'intelligence artificielle. Pouvez-vous préciser ?

J.-M. B : Grâce aux informations tirées du séquençage personnalisé du génome humain, on peut sérieusement espérer prévenir bientôt de nombreuses maladies. D'autres données concernant notre mode de vie (lieu d'habitation, activités, habitudes alimentaires, sommeil, etc.) et notre état de santé (rythme cardiaque, tension, glycémie, etc.), seront remontées par les objets de santé connectés. Toutes ces informations, stockées, analysées et corrélées grâce à des outils informatiques extrêmement puissants, vont venir alimenter un dossier de santé personnalisé, consultable en ligne aussi facilement que vous relevez aujourd'hui vos e-mails. Sans sortir de chez vous, vous bénéficierez en temps réel de conseils, de diagnostics précis, de protocoles d'accompagnement associés à toutes sortes d'applications de e-santé. Un exemple parmi des milliers : une start-up française est en train de développer un vêtement capable d'alerter, 30 minutes à l'avance, un patient épileptique de la survenue d'une crise. De son côté Google a récemment lancé un projet de bracelet connecté qui serait capable de compter et détruire les cellules cancéreuses !

Le Hub : Qui sont les acteurs de cette révolution ?

J.-M. B : Les États se lancent dans le séquençage du génome à grande échelle partout dans le monde – à l'exception notable de la France. Pour le big data et l'intelligence artificielle, les  multinationales du numérique – IBM, Intel, Apple, Google, Facebook, Amazon... – sont en première ligne. Quant à l'Internet des objets de santé et autres applications, c'est à la fois l'affaire des multinationales et des milliers de start-up spécialisées qui se créent à travers le monde. Depuis 2011-2012,  près de  6 000 entreprises de e-santé ont vu le jour aux États-Unis. Le marché est plus vaste – tous les humains sont des clients potentiels – et croît bien plus vite que celui du commerce électronique. Il se développe pour l'essentiel hors du système de santé traditionnel, aujourd'hui menacé de disruption.

Le Hub : Dans ce contexte, l'hôpital a-t-il encore un avenir ?

J.-M. B : Il est encore trop tôt pour apprécier toutes les conséquences de cette révolution. Mais une chose est sûre : on aura moins besoin demain d'établissements de soins et de médecins. L'hôpital restera sans doute pour traiter les grandes urgences et les opérations lourdes. On imagine mal un patient s'opérer de l'appendicite ou se faire une greffe dans un coin de sa cuisine ! Encore qu'avec les nouvelles technologies, il ne faut jurer de rien... Pour le reste, tout pousse à réduire les temps d'hospitalisation, voire comme le dit Intel, à “abattre les murs” de l'hôpital 1.0 pour l'amener à la maison. Des start-up proposent déjà des “maisons de retraite virtuelle”, permettant aux personnes âgées handicapées ou atteintes de maladies chroniques de rester chez elles où elles sont prises en charge à distance. Au Japon, ce sont IBM et Apple qui se sont associés avec la Poste japonaise pour offrir des solutions de e-santé à des millions de personnes âgées.

Le Hub : Quelles évolutions du logement implique cette mutation vers l'hôpital – ou la maison de retraite – à domicile ?

J.-M. B
: Là encore, il est aujourd'hui difficile de répondre précisément. On sait déjà qu'il va falloir équiper les logements en accès Internet à très haut débit. Lorsque votre “télé-médecin“ vous demandera d'ouvrir la bouche pour voir si vous avez des points blancs au fond de la gorge, vous ne pourrez pas le faire avec de l'ADSL. De même, pour vous dialyser chez vous, il faudra l'équipement ad-hoc et un système de visio-conférence haute définition afin de rester en contact direct avec le médecin. Mais tout cela, ce sont les entreprises du numérique qui vont s'en occuper. À elles de dire quels aménagements seront nécessaires, de manière générale, au niveau des bâtiments et des logements.

Le Hub : Quel rôle peuvent jouer les professionnels de l'immobilier ?

J.-M. B :
Il faut qu'ils se rapprochent de ces nouveaux acteurs de l'e-santé afin d'inventer avec eux les services de demain. Si j'étais un groupe immobilier, je lancerais un large appel à idées en vue d'imaginer et concevoir en détails une “maison-hôpital”. C'est-à-dire un logement, ou un ensemble de logements, construit pour accueillir des personnes qui seraient aujourd'hui prises en charge dans un établissement hospitalier ou un Ehpad. Cela suppose une collaboration étroite entre spécialistes de la santé, des technologies et de l'immobilier. De nombreux partenaires, j'en suis sûr, seraient intéressés. Je connais même des collectivités urbaines qui pourraient s'engager dans ce type de projet.

Pour aller plus loin :

Le blog de Jean-Michel Billaut 

Start-up innovantes : quelques “coups de cœur” de Jean-Michel Billaut...

En France

La « maison de retraite virtuelle » conçue par Beetree est opérationnelle depuis le printemps 2015.

Betterise développe une plateforme “intelligente” intégrant 500 indicateurs comportementaux, qui délivre des conseils de santé personnalisés sur le Web, tablettes, mobiles ou objets connectés.

Grâce à la base de donnée des matières organiques créée par Greentropism, un spectromètre de poche connecté à votre dossier médical numérique calculera instantanément l'impact sur votre taux de glycémie ou de cholestérol du plat que vous vous apprêtez à déguster...

Aux États-Unis,

Scanadu transforme les smartphones en dispositifs de surveillance des signes vitaux : prise de température, rythme cardiaque, pression sanguine, analyses d'urine... le mobile devient un peu l'équivalent d'un service d'urgence virtuel.

Dans le même esprit, l'application mobile proposée par Smart Vision Labs permet de réaliser chez soi un examen approfondi de l'oeil, qui sera ensuite analysé par un spécialiste sur une plateforme de e-santé. 

Au Royaume-Uni

FabRx propose de télécharger dans une imprimante 3D la formule d'un médicament personnalisé, pour “l'imprimer” là où se trouve le malade.

 

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