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La ville 2.0 va-t-elle rester gratuite ?

Pourra-t-on concilier ville “intelligente” et gratuité ? Isabelle Baraud-Serfaty, consultante en économie urbaine chez Ibicity répond à nos questions.

Dans le numéro de juin de la revue Futuribles, vous rappelez qu’en France, la ville s’est construite sur un modèle de gratuité pour ses usagers... 

Oui, chacun peut encore le constater tous les jours. Certains équipements ou services, comme les jardins publics, la voirie pour l’essentiel, les écoles communales, sont d’accès gratuit tout le temps et pour tous. D’autres sont non-payants pour une partie de la population – les enfants, les personnes âgées ou encore les demandeurs d’emploi. Enfin, les “tickets d’accès” sont souvent facturés à des prix très inférieurs à leur coût réel : on peut citer les cas des transports publics urbains, de la plupart des équipements sportifs ou culturels, de la distribution d’eau et d’énergie, des réseaux d’assainissement, etc. 

Qui finance alors ces biens et ces services ?

La “gratuité” désigne en fait un modèle économique qui repose sur un système de péréquation entre les différents payeurs finaux de la ville. Selon ce modèle, le financement provient principalement de deux sources : d’une part, les contribuables locaux, qui peuvent être des habitants ou des entreprises, actuels ou futurs (l’emprunt reportant la charge de l’investissement sur les générations suivantes) ; et d’autre part, les propriétaires, notamment les acquéreurs de programmes immobiliers neufs. Autrement dit, la fabrique de la ville est payée par l’impôt et la plus-value, très peu par ses usagers. 

En quoi cette gratuité, dont vous dites qu’elle est souvent considérée comme un des fondements de l’urbanité, est-elle aujourd’hui menacée ?

Elle l’est de quatre façons. D’abord par la crise des finances publiques. Engagées dans une logique de réduction drastique de leurs dépenses, les collectivités doivent trouver pour réaliser leurs projets des moyens de financement qui se substituent aux subventions publiques. Par ailleurs, la ville se construit de plus en plus “sur elle-même”. Pour toutes sortes de raisons, à commencer par le prix du foncier, c’est un mode de développement beaucoup plus coûteux que celui qui consiste à bâtir sur des “champs de betteraves”. Si l’aménagement urbain n’est plus créateur de valeur financière, ce qui était ou devait être financé par la plus-value devra l’être par d’autres voies. C’est par exemple le cas aujourd’hui du projet de transports du Grand Paris. La troisième menace est liée à l’évolution des mentalités : le principe du “pollueur payeur” ou la volonté de faire payer certains services à leur vrai coût, sont des formes de remise en cause d’une gratuité systématique de moins en moins bien acceptée. Enfin, cette gratuité, ou a minima le système de péréquation, est confrontée à un changement d’échelle dans la production des biens et services urbains. Celle-ci se fait de moins en moins au niveau de la ville telle qu’on la connaissait depuis le XIXe siècle, avec ses grands systèmes techniques centralisés, mais plutôt à un maillage plus fin, celui des bâtiments et les quartiers ou plus large avec les communautés urbaines. Elle n’est plus forcément le bon niveau de répartition des coûts. Ce qui conduit à repenser le modèle économique urbain.

Si ce modèle est menacé, la question est de savoir ce qui va lui succéder. Va-t-on vers une ville 100 % payante ? Ou vers une ville à “plusieurs vitesses” selon les capacités de paiement des acteurs ?

Je ne pense pas que la gratuité va disparaître. Mais à coup sûr le concept est à revisiter. Sous l’impact de la révolution numérique, de nouveaux modèles économiques sont en train d’émerger dans les villes qui deviennent “intelligentes”. Beaucoup de ces modèles innovants sont fondés sur la gratuité ou déplacent la frontière entre secteurs marchand et non marchand. Je me contenterai ici de citer quelques-unes de ces approches décrites dans l’article de Futuribles. Le modèle “freemium”, largement développé sur le Web, associe une offre payante haut de gamme et une offre gratuite en libre accès – autrement dit, 5% des utilisateurs financent tous les autres. Les modèles “bifaces” reposent sur un système de plateforme qui propose des services et des prix différents à deux faces du marché. Le principe n’est pas nouveau, mais les nouvelles technologies favorisent sa démultiplication dans le champ urbain : Autolib ou Camelot en sont des illustrations. Dans le modèle de l’“effacement”, des offres gratuites ou à prix réduit visent à optimiser les investissements en incitant les usagers vers les services à faible coût marginal. C’est typiquement la démarche des énergéticiens qui cherchent ainsi à écrêter les pics de consommation. Les systèmes “peer-to-peer”, basés sur le partage d’actifs sous-utilisés, se développent quant à eux hors du strict champ marchand. Cette économie collaborative bouleverse déjà les secteurs de la mobilité et de l’hébergement. On pourrait évoquer bien d’autres modèles, comme celui de la “longue traîne”, fondé sur la gestion d’une infinité d’offres hyperpersonnalisées.

Qu’est-ce que ces nouvelles logiques économiques impliquent en termes de politiques urbaines  et pour les citoyens ?

À mesure qu’ils vont se déployer, les chaînes de valeur de la production urbaine vont se fragmenter. L’arrivée de nouveaux acteurs publics ou privés va s’accélérer – demain, peut-être, Google construira des maisons. Cette ville coproduite sera confrontée à plusieurs défis. Elle devra être en mesure de permettre des offres plus intégrées : par exemple, la viabilité économique d’une usine d’incinération d’ordures ménagères n’est plus pensable sans la valorisation de l’énergie qu’elle produit. Un autre défi sera la capacité à intégrer les citoyens. Le consommateur, client ou usager ne se contente plus d’acheter un bien. Il participe à son élaboration, à sa fabrication et à sa gestion. Ce nouveau rôle de l’usager final est l’une des principales ruptures de la révolution numérique : aujourd’hui le pétrole abondant et peu cher, c’est le potentiel créatif de la multitude* !  Les nouveaux modèles nous invitent aussi à une approche imaginative de la gratuité, en élargissant l’éventail possible des payeurs de la ville et en captant de nouvelles valeurs comme le data ou les actifs sous-utilisés. Il s’agit de repenser de fond en comble l’articulation entre les besoins des usagers et les réponses que peuvent apporter les opérateurs publics et privés. Le chantier ne fait que commencer...

* Voir Nicolas Colin et Henri Verdier, « L’âge de la multitude »,  Armand Colin, 2015.

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