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Les biosourcés sauvent l'ambiance!

Alexandra Borsari est chercheuse-associée en anthropologie (i3-CoDesign Lab, Télécom ParisTech) et membre d’Anthropik. Chercheuse nomade, elle entame une exploration sociétale, politique et technique du nomadisme avec du prototypage d'habitat mobile autonome. Son expérience est relatée ici

https://exploalexandraborsari.wordpress.com/

Des retours d'habitants occupant des bâtiments isolés ou construits en matériaux biosourcés laissent entendre que ces derniers auraient un pouvoir particulier pour améliorer l'ambiance, c'est-à-dire la « configuration sensible » du bâti.

Mais que sont les biosourcés ? Ont-ils un réel pouvoir d'amélioration des ambiances, voire, au-delà, un impact sur la santé ? Voici une brève présentation de ces matériaux ambianceurs.

Bio ou pas bio ?  

 Les matériaux biosourcés sont, comme l'indique leur préfixe, issus du vivant mais ne sont pas forcément bio comme peuvent l'être les produits alimentaires. Yves Hustache, cofondateur et responsable innovation et R&D de Karibati, reconnaît qu'il peut y avoir confusion tout en soulignant que le terme biosourcé est pour l'instant encore très peu connu du grand public. Il donne ainsi l'exemple du chanvre bio pour la consommation mais pas pour le bâti, même si la plante exige très peu d'engrais et de pesticides et que le chanvre utilisé pour la construction ne semble pas mettre en danger les écosystèmes. Pour Yan Anceaux, gérant de VertEcoHabitat, fournisseur de matériaux pour le bâtiment et acteur de l'innovation avec des espaces dédiés au prototypage dans la Drôme, le chanvre, qui progresse fortement, est peut-être une culture d'avenir pour les sols. La mode du chanvre pourrait par exemple permettre de préserver les ressources en liège : « ressource renouvelable mais qui est très lente à se reconstituer et chère : le chanvre et les autres matériaux biosourcés représentent des alternatives écologiques et accessibles à un plus grand nombre. »

Les biosourcés ne sont donc pas toujours bio mais ils sont éco-friendly. D'ailleurs, la filière évolue en symbiose avec les productions agricoles destinées à l'alimentation. Yves Hustache insiste sur le fait que « les biosourcés sont toujours coproduits et ne concurrencent pas l'alimentaire. Par exemple, la paille n'est pas cultivée pour la construction mais pour le grain ». La filière des biosourcés a ainsi pour objectif de rester en coproduction et de ne pas évoluer vers des cultures dédiées aux usages du bâtiment au détriment de l'alimentation humaine.

Des mélanges heureux

Les matériaux biosourcés sont toujours des mélanges. « C'est la nature-même du biosourcé » pour le responsable innovation. Ces matériaux qu'un anthropologue pourrait qualifier de métissés sont-ils porteurs de nouvelles valeurs ? Ils s'inscrivent dans une tendance bien identifiée de retour au vert mais leur métissage pourrait-il servir d'argument marketing ? Verra-t-on se développer un discours sur le mélange (et donc l'impur) comme valeur positive ? En ces temps de repli identitaire, valoriser les mélanges pourrait peut-être avoir un impact social intéressant.

Cela permet aussi de mieux comprendre que ce qui est souvent qualifié de naturel (donc non artificiel) est en réalité le résultat du travail humain. L'imaginaire du naturel implique généralement un rejet ou une méfiance vis-à-vis des techniques. Regardés sous cet angle, les biosourcés ne font donc pas seulement du bien aux bâtiments, ils soignent les pathologies sociales et peut-être même très concrètement les habitants.

 

Du bien-être à la santé

Habiter un environnement sain est une préoccupation grandissante. Les biosourcés bénéficient de cette image de matériaux qui seraient naturels et donc plus sains. Même si cette équation est douteuse (les biosourcés ne sont pas sains parce que naturels mais parce qu'ils sont choisis en partie pour leur innocuité pour l'être humain), ils bénéficient d'une image positive voire plus. Yves Hustache rappelle que le chanvre est encore vu par certains comme une « plante sympathique », bien que la teneur en THC des variétés utilisées pour le bâtiment n'ait rien à voir avec celle des plantes cultivées pour être consommées comme drogue ou palliatif. Le parallèle pourrait cependant être mis à profit si le cannabis était prochainement légalisé sur le territoire national. Pourrait-on aller vers des habitaments ou médabitations sur le modèle des alicaments ? Il est possible en effet que l'impact des biosourcés sur la santé soit réel.

Pour l'isolation, Yan Anceaux parle d'un « effet sain » qui allié à des économies d'énergie et à un confort optimal contribue au succès de ces matériaux. Différentes compositions peuvent être utilisées comme des panneaux semi-rigides de fibres de chanvre, coton et lin ou à base de fibres de chanvre et ouate de cellulose, pour la construction d'habitations comme d'immeubles tertiaires. Différents retours de clients évoquent des sensations « plus zen », « plus agréables » avec toutes les difficultés pour qualifier ces ressentis au-delà de l'efficacité plus facilement contrôlable sur la température, l'humidité et l'acoustique.

L'isolation écologique modifie-t-elle l'ambiance, c'est-à-dire l'expérience sensible ? La Direction régionale et interdépartementale de l’Équipement et de l’Aménagement d’Ile-de-France souligne, par exemple, que « le chanvre est d'abord utilisé pour ses qualités isolantes, ses propriétés de régulation d'ambiance et d'hygrométrie de l'espace habité qui améliorent notamment les conforts d'hiver et d'été. ».

Yves Hustache remarque que l'impact des biosourcés sur l'ambiance « ressort régulièrement », même s'il est difficile d'identifier quels paramètres sont les plus impactants entre « l'hygrothermie (qui joue sur le ressenti dans la pièce) et la température de surface des parois y compris à des températures plus basses qu'habituellement », pour n'en citer que deux.

Non bio, non purs mais efficaces et jouant sur les perceptions, voire bons pour la santé, les biosourcés sont des matériaux qui méritent l'intérêt des concepteurs comme des occupants. Le développement des recherches sur les ambiances pourrait également donner des résultats étonnants en termes de valorisation.

Bien manger pour vivre mieux, c'est une chose. Grandit maintenant l'idée que bien habiter fait plus que rendre la vie agréable. Le lien logement santé est déjà bien connu concernant l'insalubrité. Il est temps désormais de concevoir des logements et immeubles de bureaux et d'activités non plus neutres mais bénéfiques pour la santé. Après les constructions à énergie positive, à quand les indicateurs d'ambiance et les espaces conçus pour garder leurs usagers en bonne santé, voire pour lutter contre certaines pathologies ? Les biosourcés sauvent l'ambiance. Sauvent-ils aussi des vies ?

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