03/06/2019
Mis à jour le : 03/06/2019

L’agriculture urbaine est-elle "bankable" ?

Par : Alexandra Borsari
plants d'agriculture urbaine

L’agriculture urbaine peut-elle et doit-elle être rentable ? Derrière la provocation apparente de cette question figure celle des modèles économiques. On pourra toujours rétorquer que l’agriculture tout court est souvent dépendante des aides, surtout quand elle est dite conventionnelle. Mais cela ne résout par la question pour sa parente urbaine. Comment doit fonctionner celle-ci ?

L’agriculture urbaine n’est pas un phénomène nouveau mais il prend de l’ampleur en France. Et si la fonction nourricière, traditionnelle pour l’agriculture, est la plus évidente pour le néophyte, l’ensemble des fonctions assumées par l’agriculture urbaine est bien plus vaste.

 

Comment définir l'agriculture urbaine ?

Mais de quoi parle-t-on ? L’Association Française d’Agriculture Urbaine Professionnelle (AFAUP) la définit par ses bienfaits :

« remettre au goût du jour l’agriculture et le jardinage avec des innovations techniques et sociales ; favoriser les connections entre les citadins, mais aussi avec les agriculteurs ; développer des services et des nouveaux modèles de consommation pour une agriculture en transition. » (Anne-Cécile Daniel, Coordinatrice nationale, courriel 11/05/19).

L’association se réfère aussi à la définition de Mbaye et Moustier (1999) quArsène Agossadou, créateur du site EcoAggrid, situe ainsi :

« Un certain nombre d’institutions internationales (FAO, CGIAR…) différencient l’agriculture urbaine, située dans la ville, de l’agriculture périurbaine, située autour de la ville. D’autres institutions utilisent un terme unique pour désigner ces deux agricultures : on parle alors « d’agriculture urbaine » (CRDI, PNUD) ou « d’agriculture périurbaine » (CIRAD, CORAF) (Moustier & Mbaye, 1999).

Cependant, Fleury et Donadieu ont fait la remarque qu’avec la ville, l’agriculture périurbaine peut, soit n’avoir que des rapports de mitoyenneté, soit entretenir des rapports fonctionnels réciproques. Dans ce dernier cas, elle devient urbaine et c’est ensemble qu’espaces cultivés et espaces bâtis participent au processus d’urbanisation et forment le territoire de la ville (Fleury et Donadieu, 1997).

Pour Mbaye et Moustier (1999), l’agriculture urbaine se définit comme l’agriculture localisée dans la ville ou à sa périphérie, dont les produits sont majoritairement destinés à la ville et pour laquelle il existe une alternative entre usage agricole et non agricole des ressources (sol, main d’œuvre, eau..), alternatives qui ouvrent sur des concurrences mais aussi des complémentarités entre agriculture et ville. Cette définition présente trois grandes caractéristiques de l’agriculture urbaine : la localisation, le marché de consommation et les alternatives d’utilisation des ressources.

Mougeot (2000, 2001) en donne la définition suivante :

« L’agriculture urbaine est une activité localisée à l’intérieur (agriculture intra-urbaine) ou sur les bords (agriculture périurbaine) d’une ville, cité ou métropole. Elle produit ou élève, transporte ou distribue une diversité de produits (aliments ou non-aliments), et fait un large appel aux ressources humaines et matérielles (parfois les réutilise), produits et services trouvés dans et autour de la ville. A son tour elle offre des ressources humaines et matérielles, des produits et services, principalement à l’espace urbain ».

Cette définition, en plus de mettre en évidence le lieu de production, met plus l’accent sur les flux économiques qui existent entre la ville et l’agriculture urbaine qui, utilise des inputs de la ville pour ensuite sortir des outputs pour la ville. Cette définition précise également que l’agriculture urbaine ne fournit pas que des produits alimentaires. » https://ecoagridd.wordpress.com/2014/05/14/lagriculture-urbaine-ou-peri-urbaine-quelle-definition/

De son côté, le Laboratoire d’Agriculture Urbaine de Montréal précise :

« À Montréal, Vancouver, Toronto et Portland on estime que dans chaque ville qu’environ 40% de la population pratique l’agriculture urbaine. Elle y est utilisée comme un outil pour répondre à de nombreux enjeux sociaux et environnementaux urbains du 21e siècle, dont l’insécurité alimentaire, la réappropriation de l’espace urbain par les citoyens, le verdissement, la santé mentale, l’autonomisation, la réinsertion économique, etc. Elle est aussi perçue comme un vecteur potentiel de résilience urbaine individuelle et collective dans le cas de crise économique, environnementale ou encore lors de l’augmentation des prix des aliments, tel qu’observé actuellement. » http://www.au-lab.ca/recherche/au-infrastructure-verte-resilience/

 

Enjeux au-delà de l'alimentation

Ces longues citations rappellent que l’agriculture urbaine n’est ni spécifique à l’Europe, ni restreinte à l’alimentation, ce que confirme Grégoire Bleu, président de l’AFAUP, interrogé par téléphone le 26/10/18 : « elle repose sur différents modèles qui répondent à des besoins différents ».

L’association AFAUP a été créée fin 2016 par des acteurs historiques du secteur. Grégoire Bleu, pour sa part, est issu du commerce équitable. L’AFAUP a pour rôle de fédérer les professionnels, de communiquer auprès des collectivités, des ministères et du grand public. Son rôle de fond pour les membres de l’association concerne les enjeux juridiques pour la sécurisation des acteurs.

« Ceux-ci sont confrontés à deux grands types de problèmes :

- Quelle convention signer ? Dans la vision classique, le patrimoine est constitué de bâtis (ferme…) et de terres, ce qui n’est pas forcément le cas pour les agriculteurs urbains. Leur activité n’est pas connue des législateurs. Or, ils doivent pouvoir louer ou acheter des locaux, employer du personnel...

- Comment garantir la pérennité des structures sur le long terme ? Cela passe par une réflexion sur les statuts à adopter, les assurances... »

Pour apporter des réponses à ces questions, l’AFAUP a mis en place différents collèges : juridique, achats, parties prenantes (charte des bonnes pratiques)…

Le positionnement de l’AFAUP est celui d’une association et non d’un syndicat. « La dimension politique est insidieuse avec un postulat de fond assez révolutionnaire : l’agriculture doit s’envisager à travers l’ensemble de ses externalités. En portant ce modèle, on questionne les autres secteurs économiques. » Alors, rentable ou non cette agriculture ?

Pour Grégoire Bleu, la question ne se pose pas ainsi :

« si on demande à un agriculteur urbain d’être autonome en vendant ses produits, on se moque de lui. L’agriculteur conventionnel a déjà du mal. L’enjeu est de valoriser les productions et les services écosystémiques : l’agriculture urbaine est une manière économe de soigner la ville.

Elle permet de garder et améliorer la richesse des sols, de créer des puits de carbone en plantant des arbres. C’est aussi une manière plus économe d’éduquer autour de l’alimentation. Et puis, travailler avec le végétal est bon pour la santé : vous faites baisser votre tension.

L’agriculture urbaine consomme de nombreuses externalités négatives des autres acteurs de la ville. Il faut valoriser cette fonction. Et si on s’inscrit dans la logique de la collapsologie : il faudra toujours manger, même en cas de rupture des flux d’approvisionnement. Il faut maintenir les savoir-faire agricoles de survivance, d’agriculture légère pas trop loin de nos villes. L’enjeu principal est celui-ci : doit-on laisser mourir la ceinture de maraîchage en périphérie ? Se faire plaisir sur les toits, c’est un phare : ça doit aider à soutenir l’agriculture périurbaine. Veut-on manger de la poudre de poulet ? L’agriculture urbaine rappelle l’importance des périphéries et peut servir de pont entre ces périphéries et le monde rural, entre l’agriculture conventionnelle, la ruralité dans son ensemble et le grand public. Nous n’avons pas choisi ce rôle mais nous pouvons l’assumer. »

Anne-Cécile Daniel ajoute, pour sa part, « qu’avec le réchauffement climatique le climat dans les villes pourrait devenir insoutenable (en moyenne 50°C à Paris dans 20 ans). Il est urgent de végétaliser et créer des oasis de fraîcheur dans les villes. »

L’agriculture urbaine rend des services un peu à la manière des pollinisateurs. Elle peut sembler modeste mais, en rendant des services multiples, elle s’impose et s’implante dans de nombreuses villes françaises ; comme c’est déjà le cas ailleurs dans le monde, en particulier en Afrique ou en Amérique du Nord. Une de ces fonctions concerne la gestion des déchets.

UpCycle, l’entreprise de Grégoire Bleu a été créée en 2011 avec, pour objectif, de nourrir la ville à partir de ses biodéchets. « Rien de bien innovant : c’est le modèle du maraîchage qui valorisait les boues des villes. » Derrière cette apparente simplicité : des enjeux d’hygiène criants et beaucoup d’inventivité dans une démarche zéro déchet. Le marc de café fait pousser des pleurotes par exemple. « UpCycle recrée des sols et participe à la conversion de productions conventionnelles en biodéchets. Le compostage est mécanique. En 15 jours, des déchets organiques de la restauration sont transformés en compost de haute qualité. C’est un cycle fermé pour les clients : un moyen d’obtenir une bonne dose d’engrais pour faire pousser des légumes à haute valeur nutritionnelle pour leur restaurant à partir des déchets organiques produits par l’établissement lui-même. »

Les villes ont ainsi besoin d’agriculture urbaine et périurbaine : deux dimensions complémentaires pour des espaces et des rôles différents. La dépendance des agriculteurs urbains aux aides diverses devrait pouvoir se transformer si le regard porté sur leur activité évolue et que sont considérés à leur juste valeur les services écosystémiques rendus. La densification des centres pourrait ainsi s’accompagner d’une vague verte en liaison avec une ceinture maraîchère dynamique, regagnée sur des banlieues qui seraient à leur tour valorisées par les activités agricoles et tout leur pendant. Encore faut-il que cela ne se traduise pas par une gentrification généralisée des pourtours des villes, éloignant encore plus les populations modestes des centres, et rendant plus fragile le lien entre périphéries et campagnes.

Ce combat pour rester dans la ville est celui de la Bergerie des Malassis, au 9 rue Raymond Lefebvre, à Bagnolet, qui fonctionne sous forme associative (Association Sors de terre). Les documentaristes, Hélène et Benoît de Side Ways, y ont consacré un épisode de leur websérie itinérante. Non commerciale, non institutionnelle, la Bergerie des Malassis est un autre exemple d’agriculture urbaine mêlant élevage et action sociale et militante pour et par les habitants eux-mêmes. « Elle montre qu'une autre ville est possible et que l'intervention citoyenne est nécessaire, et même fondamentale, pour faire émerger des projets qui répondent vraiment aux besoins des gens qui vivent sur place. Au niveau financier, en utilisant les ressources locales (terrain non utilisé, ressources disponibles sur place), son budget est nettement inférieur à celui de projets institutionnels », Hélène, Side Ways.

La bergerie fonctionne selon le principe de la simplicité volontaire comme art de vivre et d’entreprendre et prouve qu’il n’y a pas besoin de fonds importants pour soigner la ville et ses habitants. Complémentaire des initiatives à vocation lucrative, la Bergerie délivre une belle leçon d’apprentissage de la liberté et de l’autonomie et prouve, s’il le fallait encore, que les bienfaits de l’agriculture urbaine dépassent largement la dimension nourricière.

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